L’entonnoir 29/04/2026 – Psychanalyse et politique : Roger Dadoun

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Article de Roger Dadoun défendant « D.S.K. » (Le Monde Libertaire)

L’« hystère » chambre 2806, Hôtel Sofitel, New York

« On ne saura jamais… » Cette bonne blague ! Rien n’est plus concret et plus précis que ce qui s’est passé dans la chambre 2806 de l’hôtel Sofitel de New York : un acte de fellation consommé entre un client, D.S.K., et une femme de chambre, Mme Diallo. Les deux protagonistes n’ont livré là‐dessus que peu de détails — suffisants cependant, vues la brièveté et l’économie du geste, pour « réaliser » ce que fut cette « rencontre » ou « circonstance » inattendue, qui appelle la qualification d’« incidence ». Fellation incidente, à la sauvette : le client sort en nudité d’humeur légère de sa douche, à effet peu ou prou érotisant ; l’employée pénètre à ce même moment (maladresse, erreur, X ?) dans la chambre ; deux corps (plutôt que deux personnes) se retrouvent face à face ; [ici, suspens, laps de temps X, le seul susceptible d’être qualifié de « mystère », noué en version contradictoire : elle vient à lui ou lui a elle ?] ; la femme suce le sexe de l’homme ; gouttes de sperme s’éparpillent ; les deux corps se séparent, s’éloignent immédiatement. L’incidence n’a duré qu’à peine quelques minutes : 12h06 à 12h13, samedi 14 mai 2011. Soit, à quelques secondes près, le même temps qu’il aura fallu au juge civil pour articuler sa décision d’un accord financier et de confidentialité entre les deux parties, qui met fin à toute ultérieure investigation ou reconstitution (motion pulsionnelle forclose — et bouche cousue !). L’occultation généralisée de l’« incidence » (ce qui s’est réellement passé entre deux personnes réelles) au bénéfice de l’« affaire » (brouillage et placage de jugements, approximations, mensonges, interprétations, projections–identifications, envies–frustrations de toutes sortes) est frappante. Que n’aurait‐on appris si l’on avait pu procéder à une reconstitution judiciaire de ce moment clé, qui se distingue comme l’unique temps fort et incontournable de toute l’« affaire » ? Se seraient dégagées, jusqu’à la caricature, les positions exactes des protagonistes et leurs congruentes motivations : regards, parcours et évolution des corps, gestes des mains, jambes et têtes, bouches et paroles éventuelles — bref, quelque chose comme une lumière rasante, à ras de réel, sur ce qui là se tient. On tiendra compte, d’emblée, du cadre, en dur, de l’hôtel Sofitel, et, en mou, de tous les personnels concernés (hiérarchie allant du directeur à Mme Diallo). La chambre 2806 a livré des traces d’A.D.N. de plusieurs personnes différentes. Un hôtel est un lieu où l’on ne fait que passer : règne de la « passe », ici exactement nommée. Faut‐il rappeler qu’à l’échelle de la planète, ce sont des torrents de sperme et autres sécrétions que l’hôtellerie envoie dans bidets, lavabos et laveries ? Qu’un certain personnel, féminin et masculin, en contact charnel constant indirect avec le client, ait quelque chose à y voir, il ne saurait en aller autrement. [Dans un court texte inédit de 1930, Robert Desnos rapporte quelques scènes égrillardes qui se déroulent « dans un palace des environs de la place Vendôme », Paris, 1er — livrées et vécues par un des « garçons d’étage » de sa connaissance.]

L’acte de fellation chambre 2806 associe deux personnes. L’accent a été mis, quasi unanimement, sur leur statut social : un homme, parmi les puissants du jour, riche, quasi « invulnérable » et s’appréciant tel, se voit confronté à une « faible » femme, peut‐être illettrée, taillable et corvéable à merci. Cette spectaculaire opposition a retenu la curiosité publique, manifestations à l’appui. Or, dans le bref moment X du déroulé de l’acte, ce sont avant tout deux structures caractérielles, dans leurs projections corporelles, qui sont en présence et se jaugent. Elles s’opposent radicalement. Recourons ici, avec toutes les réserves d’usage, à la classification de Le Senne (Traité de caractérologie, 1945). D.S.K. apparaît comme étant du genre dit « Passionné » : Émotif–Actif–Secondaire (EAS) — fonceur, impérieux, impatient, « surdimensionné », à conscience « étroite » et avidité libidinale. Tout au contraire, Mme Diallo se range aisément dans la catégorie dite  « Apathique » : non‐Émotive, non-Active–Secondaire (nEnAS), caractère passif, à conscience « large » et mollesse libidinale, se pliant aux ordres et volontés d’autrui, facile à exploiter, manipuler, séduire, abuser (il faut voir comme son avocat la pilote, la commande, la traite — il est du type contraire : « Sanguin », non-Émotif–Actif–Primaire (nEAP), caractérisé par une certaine voracité et la minceur des scrupules).
C’est sur le type « Apathique » que s’exercent le plus souvent les abus d’autorité et délits d’influence. Caractérologiquement parlant, D.S.K. n’aurait pas eu besoin d’en venir aux mains (comme le prétend l’accusation d’« agression sexuelle » — l’unique délit dont il eut à répondre) pour obtenir de Mme Diallo un consentement qui correspondrait plutôt à une forme quasi socio‐professionnelle de soumission (spontanée ou commanditée ?). Il suffit en effet d’un moment de surprise, éruptif, pressant, quasi mécanique, pour qu’un passage à l’acte, un acting out advienne. Le client aurait‐il eu recours, par‐delà la dimension caractérielle, à une agression caractérisée, Mme Diallo était en mesure d’y résister et de la repousser par sa seule et opaque présence physique (a‐t‐on évalué son poids ?) : femme forte et placide habituée aux travaux de force, face à un homme massif certes (quel poids ?), mais encombré et de sa nudité (la chambre 2806 n’est pas le Jardin d’Eden) et de sa précipitation même, qu’imposait un lieu à risque. En pareille occurrence, seule une reconstitution bien ordonnée aurait permis d’apprécier la vraisemblance et l’adéquation des versions et « vécus » des deux sujets.

La mécanique caractérologique, squelette de facteurs élémentaires, reçoit consistance des viscosités libidinales et tissus sociaux qui l’enveloppent. C’est pourquoi il convient de se tourner, en l’occurrence, vers une modalité psychologique aussi originale qu’apparemment ringarde, celle qui fut à l’origine de la psychanalyse (Études sur l’hystérie de Freud et Breuer, 1895) et qui, depuis, plus ou moins banalisée et tombée en désuétude, tend de plus en plus, du fait notamment des frénétiques pressions médiatiques, à occuper une place privilégiée dans l’analyse tant individuelle que collective : l’HYSTÉRIE. Freud avait souligné, contre la dogmatique médicale, qu’elle concerne autant les hommes que les femmes — nous dirions aujourd’hui, au vu de l’évolution sociale : plus les hommes que les femmes. L’hystérisation des réactions, discours et comportements est patente. Comment, pour rester au plus près, au ras des expressions, ne pas prendre en compte ces brèves et moléculaires motions hystériques (mimiques, gestuelles, lapsus, dérapages, « petites phrases », mensonges, éclats, tons, dénis, etc.), dont nous sommes tous les cibles, patients et agents quotidiens, et qui sont comme les précipités, portés à terme ou avortés, d’une « libido flottante », « nomade », sursollicitée ? Ces motions, bouffées asthmatiques d’énergie libidinale, aussi imprévisibles et passagères qu’ordinaires et omniprésentes, peuvent être nommées, pour préserver une continuité psychique, anthropologique et lexicale : « HYSTÈRES ». Le mot « hystérie », longtemps utilisé pour désigner un trouble psychique se manifestant par des comportements « déplacés » (généralement sexuels), maintenant passé de mode, peut être repris pour définir des comportements universels caractérisés par les déplacements permanents de la libido (sexuelle) — « flottante » ou « nomade ». Pour écarter les termes « hystérie » et « hystérique », galvaudés et mal définis, on peut désigner ces comportements par le terme « hystère » : réaction inattendue, brusque, limitée, de courte durée, telle que nous en avons à chaque instant et pour toutes sortes de circonstances ; la télévision est un tsunami d’hystères (les rires « hystérique » ou non, les sourires, colères, voix fortes, mimiques, etc.). Dans le cas D.S.K., l’hystère est net et clair : une envie sexuelle brusque, un objet de désir qui semble à sa portée, un passage à l’acte immédiat, conclusion rapide. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles, et les hystères déferlent. C’est un phénomène psychosocial généralisé tel que nous en voyons à la télé dans les émissions de jeux, de distractions, de sports, de débats… Aussi truffée soit‐elle de rumeurs, mensonges, calomnies, haines, manipulations politiques et infiltrats idéologiques en tous genres, l’« affaire » du Sofitel ne tient donc qu’à un fil, qu’à un unique point de capiton : le simple et fugitif hystère de l’homme D.S.K., c’est‐à‐dire une espèce de frasque libidinale brusque qui s’empare du sujet et s’engouffre dans la voie rêvée, prenant soudain corps, d’une gratification immédiate et rapide, et qui aurait pu (aurait dû), à peine profilée, s’évanouir. L’accablement dont a fait montre D.S.K. dans les premiers moments de l’« affaire » prend sa source, probablement, dans l’intuition ravageante de cet hystère qui a subitement « pris » — alors même que le moindre ressac de conscience l’aurait réduit à néant, comme cela nous arrive à tous et à tout moment. Chercher l’hystère — avant que de touiller on ne sait quels ténébreux mystères et autres pompants clystères du sexe.

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